Les comportements irrationnels des joueurs et des investisseurs.

Publié le 15 décembre 2009

Le plus grand mystère entourant les jeux de hasard est assez facile à exprimer en peu de mots : pourquoi tant de gens acceptent-ils de miser des sommes d’argent alors que le retour espéré sur la mise est inférieur aux chances réelles de gains? Plusieurs études ont tenté par le passé d’expliquer ce phénomène, sans pour autant y parvenir complètement. La raison pour laquelle j’ai décidé d’en faire le sujet principal de cet article est que le même phénomène a été découvert sur les marchés financiers. En effet, plusieurs chercheurs se sont rendu compte, au cours de la dernière décennie, qu’une multitude de décisions « irrationnelles » étaient prises par tous les intervenants des marchés financiers, qu’il s’agisse des investisseurs, des courtiers ou des gestionnaires de fonds. Dans la finance moderne, une décision est dite irrationnelle si elle ne respecte pas le cadre de la théorie néo-économique, qui dicte qu’un individu :

  • a des préférences et qu’il peut ordonner. Ainsi, s’il préfère les pommes aux poires et aussi les poires aux bananes, alors il préfèrera les pommes aux bananes. C’est la transitivité.
  • est capable de maximiser sa satisfaction en utilisant au mieux ses ressources : il maximisera son utilité.
  • sait analyser et anticiper le mieux possible la situation et les événements du monde qui l’entoure afin de prendre les décisions permettant cette maximisation.

En attribuant à tous les agents économiques ces caractéristiques rationnelles, et si le marché est entièrement libre, on peut bâtir des modèles économiques maximisant l’utilité de chacun, autrement dit, conforme à l’hypothèse de l’efficience du marché.

Autrement dit, dans l’éventualité où le marché ne serait pas efficient (ce qui est maintenant prouvé), ce serait la preuve que les individus ne prennent pas tout le temps des décisions rationnelles. Et c’est effectivement le cas. Ainsi est née la « finance comportementale ».

Revenons maintenant au monde du jeu et demandons-nous : les joueurs prennent-ils des décisions irrationnelles et, si oui, en se basant sur la recherche effectuée en finance et en économie, essayons d’expliquer pourquoi.

Heureusement, ou malheureusement pour certains, des exemples il y en beaucoup et j’aimerais en partager deux avec vous.

Alors que je travaillais au Casino du Lac Leamy, durant certaines périodes le jour, nous avions une roulette à un seul zéro et une roulette à deux zéros (même mise minimum) une à côté de l’autre. La majorité des mises à une roulette à un seul zéro ont une espérance de gain de -2.70 % pour le joueur. À deux zéros, cette espérance de gain double (vers le bas) pour atteindre -5.26 %. Donc, à moins de se retrouver avec un cylindre mal balancé ou d’être une équipe de tricheurs professionnels, il n’y a aucune bonne raison de jouer la roulette à deux zéros. Par contre, jour après jour, certains joueurs jouaient les deux roulettes, comme si elles étaient identiques. Le plus étrange était cependant le fait qu’une majorité de ces joueurs SAVAIENT que leur espérance de gain était inférieure sur la roulette à deux zéros, sans pour autant changer leurs comportements respectifs…

Le second exemple provient de mon beau-frère, qui est aussi joueur de poker (toujours intéressant d’avoir un beau-frère joueur de poker dans les rencontres familiales). Il m’a un jour très sérieusement expliqué, qu’après avoir gagné quelques mains de suite, il foldait souvent AQ, et que, après avoir vu le résultat de la main, c’était souvent une bonne décision. Selon lui, il y avait effectivement un lien entre le fait qu’il avait gagné quelques mains consécutives et le résultat éventuel d’une main dans laquelle il aurait joué AQ. Bizarre…

Quoique ces deux exemples soient extrêmes, qu’on a tous déjà été témoins de ce type de comportement, il est extrêmement difficile de ne pas prendre des décisions irrationnelles, même en étant averti d’avance que notre décision est absurde.

La principale raison pour laquelle l’être humain multiplie ce type de décisions illogiques est liée au développement de notre cerveau. Ou plus principalement de nos deux cerveaux…

Sur une règle de 30 centimètres, la vie telle qu’on la connaît aujourd’hui n’occupe que les derniers millimètres. La plus grande partie de notre existence a été vécue dans la jungle où la vie était (on le présume) passablement plus difficile. Deux types de comportements devaient être essentiels, soit la capacité de prendre des décisions rapides et la capacité de préserver l’énergie. Notre cerveau s’est donc conditionné à prendre des décisions rapides sans avoir besoin de connaître tous les détails d’une situation. Autrement dit… sans réfléchir. Malheureusement pour nous, nous avons gardé cette fâcheuse habitude.

Prenons l’exemple suivant[1] :

Un bâton et une balle de baseball coûtent ensemble 1.10$ Le bâton coûte 1$ de plus que la balle. Combien coûte chacun des articles.

Sans réfléchir, la réponse qui semble la meilleure est que le bâton vaut 1$ et la balle 0.10$.  Mais cette réponse ne fait effectivement que sembler être la bonne.

Voici un autre exemple[2] :

Pierre regarde Marie et Marie regarde Jacques. Pierre est marié et Jacques ne l’est pas. Est-ce qu’une personne mariée regarde une personne non mariée.

A)        Oui
B)        Non
C)        Pas assez d’informations pour déterminer avec certitude.

Dans ce cas-ci, plus de 80% des gens vont répondre C. Mais la bonne réponse est A. Voici comment y arriver en réfléchissant. Marie est la seule dont le statut est inconnu. On doit donc considérer chacune des possibilités. Si elle est mariée, la réponse est A, elle regarde Jacques. Si elle ne l’est pas, la réponse est aussi A, Pierre la regarde. La majorité des personnes vont réfléchir seulement lorsqu’ils se font explicitement dire que c’est nécessaire. Et il n’y a pas de lien avec l’intelligence, les étudiants du MIT ou de Princeton n’ayant des résultats que légèrement supérieurs au commun des mortels.

Il est donc possible d’expliquer rationnellement que le comportement irrationnel de la majorité des joueurs et des investisseurs s’explique tout simplement par le fait que plusieurs de ces personnes ne réfléchissent tout simplement pas assez. L’importante leçon est donc de toujours prendre une pause avant de poser un geste ou prendre une décision afin de laisser la seconde partie de notre cerveau participer à la réflexion. Sinon, on laisse à notre instinct primaire tout le terrain, avec les conséquences que l’on connaît malheureusement tous…

Martin Lalonde, MBA, CFA


[1] Gardner, Dan. Risk. 2008.

[2] Scientific American Mind, Novembre-decembre2009. p. 35.

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