La mémoire sélective et le poker

Publié le 3 août 2010

La mémoire sélective est un concept freudien suggérant que nous filtrons personnellement les souvenirs que nous gardons en tête, cherchant ainsi à réconcilier une dissonance cognitive entre la réalité objective et l’ego personnel.  La personne tend à oublier les expériences négatives passées, principalement celles dont elle est responsable.  À l’inverse, elle s’attribue souvent plus de mérite pour les événements positifs lui arrivant que son implication réelle.  Avec le temps, la mémoire des événements n’est plus du tout objective, mais bien une représentation de soi aliénée par ces raccourcis mentaux bien subjectifs.

Plus l’ego est grand, plus les tendances à user de mémoire sélective sont probables et sévères.  Toute personne n’acceptant pas l’échec ne se contentera pas d’ignorer ses fautes, elle remodèlera ses souvenirs afin de rendre tout insuccès impossible.  Cette tendance est inconsciente, rendant ses conséquences doublement insidieuses.  C’est tout particulièrement vrai lorsque vient le temps de dresser son propre portrait comme joueur de poker!

Un joueur de poker n’est jamais perdant si on le lui demande, juste extrêmement malchanceux!  Pourtant, si de nombreux joueurs peuvent objectivement démontrer qu’ils enregistrent un profit véritable sur le long terme, c’est nécessairement que d’autres balancent cet inévitable équilibre.  La négation de son véritable niveau de joueur est l’un des exemples les plus flagrants de mémoire sélective au poker.  Pourtant, la distinction entre gagner de l’argent et en perdre est bien facile à faire!  La mémoire sélective des joueurs perdants est l’une des raisons importantes expliquant pourquoi ils reviennent néanmoins aux tables, encore et encore.  Certains exagèrent tellement leurs rares petits gains qu’ils se croient réellement gagnants.  D’autres, ne pouvant nier leurs pertes systématiques, ignorent tout simplement leur existence.  Ils oublient cette réalité ou la tournent inconfortablement en dérision s’ils y sont involontairement confrontés.

La mémoire sélective est à l’origine des “mains favorites”, tout comme de stratégies irrationnelles, mais qui, vous l’avez certainement deviné,  ”fonctionnent néanmoins toujours”.  C’est pour cette raison que Bill ne peut jamais coucher KJ peu importe le contexte, car il frappe toujours une suite ou deux paires.   Bill fut marqué par ces deux gros pots consécutifs avec cette main, puis a confortablement oublié toutes les fois qu’il a trop payé en payant son adversaire avec sa maigre paire de Rois, sans compter toutes les fois que le flop l’a raté après avoir beaucoup trop investi avec cette main marginale avant le flop.  Bill ne se gêne cependant pas pour clamer haut et fort comment il déteste les As car il perd toujours lorsqu’il les reçoit.  Si vous avez la patience de l’écouter encore un peu, il risque ensuite de vous élaborer sa théorie sur pourquoi le poker en ligne est arrangé et que le nombre de bad beats qu’il y reçoit est carrément impossible.  Par contre, là où c’est impossible de vérifier, vous pouvez avoir confiance en sa parole:  Bill est un grand joueur et un grand gagnant.  Il a fait des milliers de dollars cette année seulement en poker live!

La mémoire sélective est aussi en lien direct avec l’attitude des joueurs qualifiés de result oriented.  Ce comportement découle d’un type de mémoire sélective appelé la représentativité.  Le joueur accorde ainsi trop d’importance aux événements récents, mais peu d’envergure au portrait global.   Il est comme ce propriétaire d’entreprise qui oublie qu’il est sur le bord de la faillite, car il connaît un mois anormalement profitable à travers une année catastrophique.  Ce type d’attitude est pernicieux, car il oblige le joueur de poker à continuellement redéfinir sa stratégie non pas sur des principes logiques, mais sur les plus récents résultats obtenus.  Non seulement ce joueur s’enfonce-t-il dans sa subjective réalité stratégique mouvante, mais il a l’impression de progresser à un rythme fulgurant!  Sans surprise, c’est aussi le type de joueur s’auto catégorisant d’excessivement malchanceux à la table.

Si la mémoire sélective n’est pas cauchemardesque chez le joueur récréatif, elle peut au contraire être fatale pour le joueur professionnel.  C’est souvent elle qui agit lorsque le joueur s’entête à blâmer la malchance et refuse de baisser de limite, alors qu’il tente vainement de sortir d’une longue séquence perdante.  Puisqu’il s’agit d’un processus à priori inconscient, l’éviter demande un travail sur soi-même.  Il faut tuer l’ego, puis constamment analyser son propre jeu.  Se référer à un joueur extérieur, notamment via les forums de discussion, sera souvent une manière efficace de s’assurer de la rationalité d’une analyse.

La mémoire sélective de vos adversaires est une mine d’or dont vous ne voudriez pas vous passer!  Faites cependant bien attention de ne pas vous-mêmes déformer la réalité à la table.  Se déresponsabiliser de ses résultats propres est la manière la plus certaine de freiner sa progression.  Restez humble et réaliste!

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