On ne gagne pas des tournois en se couchant!

Publié le 9 septembre 2010

Ça fait longtemps que je veux écrire un article sur un concept de plusieurs joueurs de tournoi de poker amateurs privilégient : le jeu de survie. Je le répète souvent, le concept de survie en tournoi n’est habituellement pas un style qui maximise vos profits. Oui vous pouvez connaître un bon résultat, voire même remporter un tournoi parfois, mais ce n’est pas un style qui vous rendra à la table finale aussi souvent qu’un style d’accumulation de jetons, surtout avec le nombre de plus en plus élevé de joueurs qui participent aux tournois. Il faut se donner la chance de se rendre loin, et c’est très difficile en ne prenant pas de risques.

Le but au poker est de maximiser votre espérance, et cela signifie généralement tenter de terminer dans les trois premières places des tournois. Vous pouvez terminer dans l’argent souvent et faire moins en profits totaux que celui qui termine 3e une seule fois.

Le premier réflexe lorsque l’on débute dans le poker est d’apprendre à jouer plus serré, et à coucher des mains que l’on aurait jouée avant de comprendre que ces mains ne sont pas gagnantes dans certaines situations. Par exemple, bien des joueurs amateurs vont jouer une main comme AT pour une relance, alors qu’un joueur plus averti couchera cette main sans hésitation. Il est indispensable de passer par cette étape pour devenir gagnant, et bien choisir ses batailles fait partie intégrale d’une bonne stratégie.

Par contre, plusieurs joueurs généralisent ce concept, et se permettent de passer plusieurs situations avantageuses en tournoi qui leurs coûtent beaucoup en profit au long terme, simplement dans le but de « rester en vie ». Le but premier lorsque l’on joue au poker est de prendre le plus de bonnes décisions possibles, à chaque fois qu’on a à en prendre une, pas de rester en vie.

Lorsque je lis des discussions au forum et que la réponse du joueur est que puisqu’il ne connaît pas son adversaire, il se coucherait, je pense qu’il manque le bateau. Le poker est un jeu d’information incomplète, et même si on connaît beaucoup notre adversaire, il faut jouer de façon à maximiser notre espérance selon l’information que l’on a. Si l’on n’a aucune information sur ce joueur, alors il faut jouer par rapport à ce que la moyenne des joueurs ferait.

De dire qu’il faut coucher KK préflop devant une grosse relance parce que l’on a pas d’information sur le jeu d’un autre et qu’il pourrait avoir AA est prendre un concept important et l’exagérer de beaucoup. Il est certes possible que l’autre ait AA, mais il peut avoir bien d’autres mains aussi, comme QQ et AK (probablement des mains comme AQs, JJ et TT), ce qui rend notre KK grandement favori.

La grande majorité des joueurs gagneraient beaucoup selon moi s’ils ne couchaient jamais des mains comme KK, QQ et AK préflop, et des mains comme deux paires ou mieux au flop. Ce n’est pas en couchant ces mains qu’on joue de façon optimale.

Cela ne veut pas dire qu’on ne se butera pas parfois à de meilleures mains, mais plutôt que de coucher de telles mains rend votre marge d’erreur très mince, parce que si vous vous trompez c’est une erreur immense. Le joueur qui couche ses rois ci-haut fait une erreur bien pire que celui qui suit une relance avec 72o. Les rois sont favoris à environ 2 :1 pour beaucoup de jetons, tandis que le 72o est défavorisé pour très peu de jetons, avec la possibilité de gagner des jetons en ayant la meilleure main si le flop est clément.

Certains joueurs s’imaginent que s’ils mettent tous leurs jetons avec la pire main ils ont fait une erreur. La vérité est que bien souvent le jeu était le bon, et que ça fait partie des hauts et des bas du poker que de se buter contre une meilleure main de temps en temps. Comme le vieil adage le dit si bien : « Si vous ne perdez pas beaucoup de jetons lorsque vous floppez un set, c’est que vous n’avez pas joué la main correctement ».

Mais le fait que passer ces bonnes situations coûtent beaucoup en profit n’est pas la seule raison pour justifier de jouer ces mains. Il y a un autre problème, qui peut être pire encore et potentiellement bien plus coûteux : c’est le fait que si un bon joueur vous voit faire de telles couches, il va commencer à vous piler sur la tête.

Je me souviendrai toujours d’une conversation que j’ai eu avec Barry Greenstein et David « Devilfish » Ulliot, deux joueurs qui n’ont plus besoin de présentation, durant un tournoi des Séries Mondiales de 2005. Barry avait relancé préflop des premières positions, et Devilfish avait poussé tous ses jetons (avec KJo). Barry avait environ 2 :1 du pot et a suivi avec sa paire de 2.

Bien des joueurs se seraient couchés ici, sous prétexte que 22 était soit un 50/50, ou vraiment dans le trouble contre une plus grosse paire. Par contre, ce qu’ils ne saisissent pas est que se coucher est une grosse erreur si l’autre a deux surcartes, compte tenu des cotes, et qu’il y a bien plus de chances que ce soit justement un 50/50 (il y a moins de combos de paires possibles) (sans compter le fait que 22 vs KJ n’est pas vraiment un 50/50 mais bien que le 22 est favori). Si on donne à Devilfish une gamme de mains comme n’importe quelle paire, n’importe quel combo de 10+ (AT, KQ, JT etc) et des mains comme A9 et A8 (ce qui est raisonnable compte tenu qu’il avait KJo), une paire de 2 était à 3 :2 de gagner, ce qui fait qu’avec des cotes de 2 :1, le bon jeu était de suivre.

Mais ce qui fut remarquable de cette main est le commentaire de Barry qui a dit : « I can’t let them think I’m going to fold! » – « Je ne peux pas les laisser penser que je vais me coucher! ». Lorsqu’un joueur a une image de quelqu’un qui couche des bonnes mains et qui passe de bonnes situations, il aura de dures décisions à prendre s’il y a moindrement de bons joueurs à sa table. Ils vont se mettre à le relancer et le sur-relancer et toujours le mettre dans des situations difficiles, ce qui n’est certainement pas très plaisant.

Bref j’aime bien mieux me donner une image de quelqu’un qui joue marginalement et qui ne se couchera pas que de quelqu’un qui joue serré, même si dans le fond, je choisi bien mes batailles moi aussi.

Voici des situations qui arrivent souvent en tournoi:

A) Le joueur UTG a un tapis de 800 et pousse avec des blinds de 100-200. Tous se couchent à vous sur le bouton avec AJ. Quel est votre jeu?

B) Tous se couchent au SB qui relance tapis à 2700 avec des blinds de 100-200. Vous avez TT dans le BB et 2200 en tapis. Quel est votre jeu?

C) Tous se couchent au cut-off qui relance tapis à 4600 avec des blinds de 600-1200 et une pisse de 100. Vous êtes dans le BB avec un tapis de 18400 et vous détenez A9s. Quel est votre jeu?

D) Vous relancez préflop à 5000 avec des blinds de 800-1600, pisse de 300 avec une paire de 4 (il vous reste 15000 après la relance). Un joueur fait tapis pour 13000 et c’est à vous. Vous n’avez aucune information sur ce joueur. Quel est votre jeu?

Si vous en couchez une seule, vous jouez trop serré selon moi.

Ce sont toutes des situations dans lesquelles la gamme de mains de l’autre justifie de suivre avec les cotes qui vous sont offertes. Ce n’est pas proche dans aucun cas avec l’information donnée.

C’est comme la phrase célèbre de Amir Vahedi “In order to live, you must be willing to die!” – “Pour vivre, il faut être prêt à mourir!”.

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